
La PERCEPTION INTUITIVE de l’attaque
13 décembre 2008On appelle SEN la perception intuitive de l’attaque de l’adversaire. Cela peut paraître étrange à un nouveau pratiquant, mais la première découverte que l’on fait lorsque l’on débute un art martial est la notion de temps dans une attaque. Face à un agresseur, le premier réflexe est souvent de fermer les yeux ou de rester bloqué. Heureusement l’apprentissage va rapidement permettre de décomposer et par la même d’augmenter le temps de perception d’une attaque. Il nous est à tous arrivé de “ne rien voir” lors de la démonstration d’une technique, tellement cela va vite parfois. Ensuite, lorsqu’on a pris le temps de décomposer les mouvements des pieds, des hanches, d’observer les directions, on s’aperçoit que la technique jugée si rapide se déroule pourtant sans précipitation…

Lequel est l'attaquant ?
Suite à cette perception SEN, on peut agir à différents moments par rapport à l’attaque de l’adversaire :
- soit au dernier moment (GO-NO-SEN) quand l’adversaire ne peut plus modifier son attaque, on laisse ainsi l’attaque se développer (pour l’illustrer, pensez à une esquive en sortant de l’axe sur une frappe Shomen),
- soit en même temps (TAI-NO-SEN) c’est à dire pendant le déroulement (et de préférence au début !) de l’action de UKE, c’est le cas lorsqu’on répond à un Yokomen Uchi par un Yokomen Uchi “en miroir”
- soit avant même que l’attaque se déclenche (SEN-NO-SEN), c’est l’initiative sur l’initiative, on peut détecter l’imminence de l’attaque au durcissement des yeux de l’adversaire, au serrage de son poing, à un déplacement…certains parlent de MAE-NO-SEN, d’attaquer au moment où l’adversaire y songe,
- il est aussi possible d’anticiper l’attaque (JO-NO-SEN), c’est-dire de provoquer l’attaque de UKE par un mouvement, (par exemple pour orienter l’attaque de UKE en Ushiro),
- la notion de O-NO-SEN existe aussi, elle suppose de retarder la riposte à une attaque.
Je cite Bernard PALMIER qui aborde ces notions :
“Le DE Aï (« la rencontre entre 2 adversaires») évoque les 3 options d’initiatives que sont GO NO SEN, JO NO SEN et SEN NO SEN (on trouvera parfois dans la littérature SENSEN NO SEN qui se caractérise par une pratique de très haut niveau qui anticipe l’attaque alors que l’opposant est déjà psychologiquement complètement impliqué dans son attaque).
GO NO SEN se caractérise par un travail en pression sur le partenaire et est liée à la notion de KIMUSUBI qui peut être traduite par « noeud des énergies ». Le timing est essentiel pour établir le contact dès la naissance de l’attaque. Le moindre retard génère de l’opposition.
Le KIMUSUBI est le principe qui permet l’harmonie du mouvement. Il nécessite un engagement du corps dans sa globalité. Étonnamment c’est souvent un manque d’engagement qui créera une opposition.
JO NO SEN quant à elle se caractérise par la notion de contrôle de l’axe. Ce contrôle est la véritable finalité de la notion d’IRIMI qui n’est pas, comme on pourrait le croire, que le simple fait de faire un pas en avant. En JO NO SEN le tori absorbe plus et provoque ainsi un engagement plus grand de la part de l’uke. Le contrôle de l’axe est d’autant plus critique que cet engagement est grand.
Dans la pratique du DE Aï en SEN NO SEN, le tori va solliciter l’attaque. Ici c’est la martialité de la pratique qui prend toute sa dimension. La main qui va provoquer le shomen doit être menaçante en direction du partenaire. A défaut, le travail perd tout son sens. C’est ce que l’on peut découvrir par la pratique de kata dori menuchi. Cette attaque, faut-il encore le répéter, n’est pas une saisie suivie d’un shomen. Le contact serait par trop brutal. De plus, la saisie de l’épaule n’a pas beaucoup de sens si l’intention de l’uke était de placer un shomen uchi. En réalité l’attaque nait du geste que le tori porte vers l’uke et celui-ci réagit en saisissant l’épaule tout en parant le geste menaçant de tori. C’est l’essence même du travail en SEN NO SEN. On le retrouve également dans les attaques en ushiro (ushiro eri dori par exemple) ou dans katate ryote dori“.
Pour nombre d’arts martiaux, la maîtrise du SEN est considérée comme un aboutissement, et souvent ce qui permet à un combattant en infériorité de retourner un combat à son avantage : cependant, pour relativiser cette notion de SEN, je me permets de rapporter un extrait d’un interview du fondateur de l’Aïkido, dans lequel il évoque SEN NO SEN :

O'Sensei
O’Sensei : -” en Aïkido, il n’y a absolument pas d’attaque. Attaquer signifie que l’esprit a déjà perdu. Nous adhérons au principe de non résistance absolue, c’est-à dire nous ne nous opposons pas à l’attaquant. Alors, il n’y a pas de victoire en aïkido. la victoire en Aïkido est masakatsu et agatsu (la vraie victoire est la victoire sur soi) ; puisqu’on est victorieux sur toute chose en accord avec la maison divine, on possède la force absolue.
le journaliste : Est-ce que cela signifie O NO SEN ?
O’Sensei : -Absolument pas. Ce n’est ni une question de SENSEN NO SEN ni de SEN NO SEN. Si j’essayais de traduire en mots, je dirais qu’on contrôle l’adversaire sans essayer de le contrôler. c’est cela l’état de victoire continuelle. Il n’est question nulle part de vaincre ou de perdre face à un adversaire. C’est dans ce sens qu’il n y a pas d’adversaire en Aïkido. Même si on a un adversaire, il devient une partie de soi-même, un partenaire qu’on ne fait que contrôler.” Interview publié en 1957 (interviewers anonymes).
allez, pour le plaisir j’en rajoute encore un peu avec un enseignement du fondateur (cité par John Stevens et extrait de “l’art de la paix” aux éditions Trédaniel.
“Chaque rencontre est unique
et la réponse appropriée
doit émerger naturellement.
ne vous laissez pas piéger
par la forme et l’apparence d’un défi”.
Il conviendrait que je lise à nouveau ce texte pour déposer un commentaire peut être plus pertinent mais…juste un mot concernant ce dont tu parles. Disons que je n’exprime ici que ce que cela fait ressurgir chez moi. Cela me fait penser aux principes que nous travaillons quotidiennement à l’entrainement avec Keiji, avec l’asso Ora aïkido. En effet, pour ne pas être pris par une attaque, on commence toujours le premier. C’est “téléphoné” comme procéder mais c’est sans doute un bon moyen pour apprendre à sezntir une attaque sur le point d’être déclanchée. Bien entendu, Uke devra se concentrer sur sa propre volonté d’attaquer. Hikitsuchi sensei disait qu’il faut avoir “l’esprit d’attaquer”. Rien à voir avec de l’aggressivité. Juste un rôle à tenir pour aider Tori à progresser et à devenir de plus en plus sensible.
Voilaaa !!!
Blog riche et passionnant. Bravo encore à toi Xavier